Zones humides, espèces protégées, eau potable : ce que le chantier menace

Le chantier détruit près de 56 hectares de zones humides et traverse la zone qui protège le captage d’eau potable du Bois d’Anthy. Le Conseil national de la protection de la nature a rendu un avis défavorable sur la destruction d’espèces protégées. Vous trouverez aussi ce que stockaient les arbres abattus, et ce que l’on peut dire, ou non, de la chaleur.

Entre Machilly et Thonon, le tracé franchit une quarantaine de cours d’eau (selon France Nature Environnement Haute-Savoie), des bois humides, des prairies à sources et les abords du captage d’eau potable du Bois d’Anthy. Deux autorités publiques ont rendu en 2026 des avis sévères sur ces atteintes.

55,9 hade zones humides détruites dans l’empriseAutorité environnementale, 2026Comprendre ce chiffre

Ce que c’est : les zones humides situées dans l’emprise des travaux, soit 13 zones au bord des cours d’eau (4,9 ha), 28 zones de plateau (46,7 ha) et 5 zones de sources et de suintements (4,6 ha). Le dossier donne ailleurs 52 ha ou 56,1 ha ; l’Autorité environnementale relève que les totaux ne concordent pas.

Ce que ça change : une zone humide détruite ne stocke plus l’eau de pluie, ne la filtre plus et ne la rend plus lentement aux ruisseaux. Voir plus bas « Pourquoi les zones humides comptent ».

145 hade zones humides à recréer ailleurs pour compenserConseil national de la protection de la nature, 2026Comprendre ce chiffre

Ce que c’est : la surface de zones humides que le projet doit restaurer ou recréer ailleurs, sur 328 ha de compensation au total. Rapporté aux 55,9 ha détruits, cela fait environ 2,6 ha compensés pour 1 ha détruit (calcul A412.info). La règle du bassin Rhône-Méditerranée fixe une valeur guide de 2 pour 1.

Les limites : pour le Conseil national de la protection de la nature, « la destruction de bas marais alcalin ne peut être considérée comme compensable » : détruire leur tourbe, « c’est détruire un capital écologique de plusieurs siècles à millénaires ». Il en dit autant des forêts anciennes, si celles du tracé en sont, ce qu’il n’a pas pu vérifier. Plus largement, « étant donnée la minimisation des impacts bruts et résiduels, l’ensemble du dispositif de dimensionnement est à revoir » (p. 14). L’Autorité environnementale doute que certains sites de compensation puissent fonctionner : l’un devrait passer de 2,6 à 22,3 ha de zones humides.

84,9 hade forêts et de fourrés détruitsAutorité environnementale, 2026Comprendre ce chiffre

Ce que c’est : les « milieux forestiers et fourrés » touchés. S’y ajoutent 71,7 ha de milieux ouverts et 2,9 km de haies. Le dossier d’AMEDEA chiffre la dette écologique nette (la surface de nature perdue qu’il faudrait recréer ailleurs) à 156,4 ha et 2,84 km de haies. Le Conseil national de la protection de la nature juge ce calcul fondé sur des impacts « sous-estimés ».

plus de 1 kmde fossés étanches prévus à la traversée du captage du Bois d’Anthy, avec trois bassins à fond étancheAutorité environnementale, 2026Comprendre ce chiffre

Ce que c’est : le principal dispositif prévu pour protéger l’eau potable, avec des glissières en béton armé. Le dossier reconnaît aussi que la chaussée privera la nappe de 1,5 % de la surface qui l’alimente (p. 39). Pour l’Autorité environnementale, les risques restent malgré ces mesures, et elle demande d’éviter cette zone.

Un avis défavorable du CNPN

Le 26 février 2026, le Conseil national de la protection de la nature (commission espèces et communautés biologiques) a rendu un avis défavorable sur la dérogation qui autorise à détruire des espèces protégées et leurs habitats. Il conteste que le projet réponde à une « raison impérative d’intérêt public majeur », condition exigée par la loi. Il juge insuffisantes les mesures prévues pour éviter, réduire et compenser les atteintes, et relève que des fouilles archéologiques et des sondages géotechniques ont eu lieu sans dérogation, ce qui constitue selon lui « une irrégularité » (p. 17). Le dossier d’AMEDEA calcule une dette écologique de 156,4 ha et 2,84 km de haies, et prévoit 328 ha à compenser, dont 145 ha de zones humides. Pour le CNPN, ce calcul « repose sur des impacts résiduels sous-estimés » : il faudrait donc compenser davantage. Cet avis n’est que consultatif, et le préfet a signé l’autorisation malgré lui.

L’eau potable du Bois d’Anthy

Le tracé traverse les périmètres de protection rapprochée et éloignée du captage du Bois d’Anthy, qui alimente en eau potable Anthy-sur-Léman (réseau géré par Thonon Agglomération). Pour l’Autorité environnementale, c’est le tronçon « le plus critique » du projet (p. 39) : « risque de pollution chronique et accidentelle, possibilité de perte d’alimentation par imperméabilisation ». Dans le vallon des Eply, précise-t-elle, « la nappe n’est pas protégée par une couverture argileuse ». En creusant la chaussée en tranchée, on réduira encore cette couche protectrice.

Sur la carte ci-dessous, les périmètres de protection du captage sont reportés en bleu à partir du plan de l’arrêté (à 50 m près). D’après ce report, l’axe publié de l’autoroute traverse le périmètre rapproché sur environ 550 m et le périmètre éloigné sur environ 850 m (calcul A412.info).

L’Autorité environnementale conclut : « du fait de ces risques cette zone doit être évitée ou à défaut un éloignement plus important par rapport au captage et aux secteurs les plus sensibles doit être recherché » (p. 40). Le projet n’a pas été déplacé. Il prévoit des fossés étanches, des bassins à fond étanche et un suivi de la qualité de l’eau pendant cinq ans.

Ce captage a déjà été touché par un chantier routier. L’étude hydrogéologique jointe au dossier de protection du captage rapporte que les travaux du contournement de Thonon ont « mis en évidence la très forte vulnérabilité du captage » : un forage a provoqué un jaillissement de 80 m³ d’eau par heure et « un tarissement temporaire du captage ». La même étude demande, pour tout projet routier sur ce tracé, de protéger « cet aquifère patrimonial », en rendant étanches les zones de déblais et avec un « assainissement routier de la plateforme parfaitement étanche ». Elle note aussi que le débit de la source baisse nettement en été.

Les collectivités veulent en outre produire davantage d’eau à ce captage et élargir son périmètre de protection (FNE et Autorité environnementale) : une enquête publique s’est tenue du 18 mai au 20 juin 2026. Le préfet a signé l’arrêté qui fixe les nouveaux périmètres de protection le 28 août 2026, le même jour que l’autorisation de l’autoroute.

Photographie aérienne : De Perrignier à Anthy et Thonon, le tracé de l’A412 dessiné par-dessusVoir le projet en grand
De Perrignier à Anthy : ruisseaux, bois humides, le captage et ses périmètres de protection · En bleu : les périmètres de protection du captage d’eau potable du Bois d’Anthy (reportés du plan de l’arrêté, à 50 m près) · Photographie © IGN ; tracé d’après les plans publiés.

Pourquoi les zones humides comptent

Selon l’Office français de la biodiversité, le sol des milieux humides « absorbe comme une éponge les afflux d’eau et les relâche progressivement ». Les marais, les prairies humides, les sources et les bords de ruisseaux retiennent l’eau des pluies et des crues, la filtrent, rechargent les nappes et la rendent lentement aux cours d’eau, ce qui aide à passer les périodes sèches. L’Autorité environnementale le rappelle pour les zones humides alluviales du tracé : elles « jouent un rôle clé dans la régulation des crues, la recharge des nappes, l’épuration naturelle de l’eau, le soutien au débit d’étiage » (le débit des rivières en période sèche).

Ce soutien en été se mesure à l’échelle d’un bassin versant, où une seule zone humide pèse peu. Chaque zone détruite retire pourtant un peu de cette réserve, dans un Chablais où l’eau a manqué l’été, en 2022 comme en 2026. La Confédération paysanne de Haute-Savoie rappelle que, parmi les zones humides que le projet va assécher, il y a « de nombreuses prairies, parmi les milieux les plus résistants aux sécheresses et les plus riches en biodiversité » (Librinfo74, 3 septembre 2026).

Les espèces protégées : qui vit là

L’Autorité environnementale relève un enjeu fort pour les oiseaux (110 espèces, dont 90 nicheuses), les amphibiens (dix espèces, toutes protégées), les chauves-souris (24 espèces, toutes protégées) et plusieurs plantes rares. Voici quelques-unes des espèces citées. Les photos sont des illustrations prises ailleurs ; pour chaque espèce, nous disons qui la cite.

Castor d’Europe sur une bergePhoto d’illustration : Bouke ten Cate, CC BY 4.0, via Wikimedia Commons

Castor d’Europe Castor fiber

Citée dans les avis officiels

Espèce « ingénieure » : en coupant les arbres de la berge et en construisant ses barrages, le castor modifie le cycle de l’eau du bassin versant et crée des zones humides dont profitent d’autres espèces.

Cité par l’Autorité environnementale et le CNPN : présent sur huit cours d’eau traversés par le projet (CNPN) ; « très sensible » à la fragmentation (Ae).

Espèce strictement protégée en France et protégée aussi en Suisse.

En France, le castor est protégé sur tout le territoire depuis 1968 ; sa protection est encadrée par l’arrêté du 23 avril 2007 (mammifères terrestres protégés), toujours en vigueur. Il est interdit :

  • de le tuer, le capturer ou le déplacer sans autorisation ;
  • de le perturber intentionnellement dans son milieu naturel ;
  • de détruire ou dégrader ses sites de reproduction et de repos.

Cette protection couvre donc aussi son habitat, en particulier ses terriers et ses huttes.

Arrêté du 23 avril 2007 (Légifrance) · OFB — Castor d’Europe

Wikipédia · Fiche INPN (Muséum)

Sonneur à ventre jaune, ventre jaune et noirPhoto d’illustration : Rosenzweig, CC BY-SA 3.0, via Wikimedia Commons

Sonneur à ventre jaune Bombina variegata

Citée dans les avis officiels

Petit crapaud des milieux pionniers : ornières, flaques et mares temporaires, souvent en forêt. Ces petites eaux disparaissent vite quand on assèche ou qu’on remblaie.

Cité par l’Autorité environnementale : le territoire est « un noyau majeur de présence en Haute-Savoie ».

Wikipédia · Fiche INPN (Muséum)

Triton crêté mâle, crête dorsale denteléePhoto d’illustration : Rainer Theuer, Domaine public, via Wikimedia Commons

Triton crêté Triturus cristatus

Citée dans les avis officiels

Amphibien des mares assez grandes, ensoleillées et végétalisées ; les mares-abreuvoirs des prés pâturés lui conviennent bien. Il relie donc zones humides et prairies d’élevage.

Cité par l’Autorité environnementale : enjeu qualifié d’« extrême » par le dossier lui-même.

Wikipédia · Fiche INPN (Muséum)

Cuivré des marais, ailes orange cuivréPhoto d’illustration : Jeffdelonge, CC BY-SA 3.0, via Wikimedia Commons

Cuivré des marais Lycaena dispar

Citée dans les avis officiels

Papillon des prairies humides et des marais, dont la chenille se nourrit de patiences sauvages. Il disparaît avec les prairies humides qu’on draine ou qu’on remblaie.

Cité par l’Autorité environnementale et le CNPN : papillon protégé.

Wikipédia · Fiche INPN (Muséum)

Minioptère de Schreibers en volPhoto d’illustration : C. Robiller / naturlichter.de, CC BY-SA 3.0, via Wikimedia Commons

Minioptère de Schreibers Miniopterus schreibersii

Citée dans les avis officiels

Chauve-souris qui vit en grandes colonies dans des cavités souterraines et chasse loin de son gîte. Très sensible au dérangement ; les routes coupent ses couloirs de vol.

Cité par l’Autorité environnementale : « enjeu très fort », parmi 24 espèces de chauves-souris contactées, toutes protégées.

Wikipédia · Fiche INPN (Muséum)

Bruant des roseaux mâle, tête noirePhoto d’illustration : Jimmy Edmonds, CC BY-SA 2.0, via Wikimedia Commons

Bruant des roseaux Emberiza schoeniclus

Citée dans les avis officiels

Passereau qui niche dans les roselières, les joncs et les saules des zones humides. Sa présence signale des marais encore fonctionnels.

Cité par l’Autorité environnementale : enjeu « très fort », avec la Locustelle tachetée.

Wikipédia · Fiche INPN (Muséum)

Chat forestier, pelage tigré, queue anneléePhoto d’illustration : Luc Viatour, CC BY-SA 3.0, via Wikimedia Commons

Chat forestier Felis silvestris

Citée dans les avis officiels

Petit prédateur discret des lisières et des forêts, qui régule les populations de rongeurs. Une autoroute clôturée coupe son territoire et le trafic le tue.

Cité par l’Autorité environnementale : « très sensible au trafic routier et à la fragmentation ».

Wikipédia · Fiche INPN (Muséum)

Martin-pêcheur d’Europe perché, dos bleu et ventre orangePhoto d’illustration : Andreas Trepte, CC BY-SA 2.5, via Wikimedia Commons

Martin-pêcheur d’Europe Alcedo atthis

Citée dans les avis officiels

Oiseau des cours d’eau clairs, qui pêche à l’affût. C’est un bon indicateur de la qualité d’un milieu aquatique.

Cité par le CNPN et par FNE Haute-Savoie.

Wikipédia · Fiche INPN (Muséum)

Écrevisse à pattes blanches dans l’eauPhoto d’illustration : David Gerke, CC BY-SA 3.0, via Wikimedia Commons

Écrevisse à pattes blanches Austropotamobius pallipes

Non revue depuis la DUP

Espèce « parapluie » des ruisseaux frais et non pollués : là où elle vit, beaucoup d’autres espèces exigeantes vivent aussi. Son absence récente est elle-même un signal.

Citée par l’Autorité environnementale… pour relever l’« absence de contact » depuis la DUP.

Wikipédia · Fiche INPN (Muséum)

Œillet superbe, fleur rose aux pétales frangésPhoto d’illustration : Bernd Haynold, CC BY-SA 2.5, via Wikimedia Commons

Œillet superbe Dianthus superbus

Citée dans les avis officiels

Plante rare des prairies humides et des lisières, aux pétales profondément découpés. Déplacer une station n’a jamais fait la preuve qu’elle survit.

Cité par l’Autorité environnementale : enjeu « très fort », plus de 300 pieds. Pour le CNPN, sa transplantation n’a « aucun retour d’expérience de succès validé ».

Wikipédia · Fiche INPN (Muséum)

Buxbaumie verte, capsules sur bois mortPhoto d’illustration : Bernd Haynold, CC BY-SA 3.0, via Wikimedia Commons

Buxbaumie verte Buxbaumia viridis

Citée dans les avis officiels

Mousse protégée qui pousse sur le bois mort en décomposition des vieilles forêts humides : elle dépend de forêts qu’on laisse vieillir.

Citée par l’Autorité environnementale et le CNPN, qui rappelle, d’après le Conservatoire botanique national alpin, que l’espèce est « quasiment indétectable à l’état stérile ».

Wikipédia · Fiche INPN (Muséum)

Glaïeul des marais, fleurs pourpresPhoto d’illustration : Albert H., CC BY-SA 3.0, via Wikimedia Commons

Glaïeul des marais Gladiolus palustris

Citée dans les avis officiels

Glaïeul sauvage des prairies humides et des bas-marais, devenu rare avec le drainage.

Cité par l’Autorité environnementale parmi les espèces patrimoniales « susceptibles d’être présentes » : protégé nationalement (avis, p. 43). L’avis le cite aussi pour le projet d’extension du site Natura 2000 « zones humides du Bas Chablais ».

Wikipédia · Fiche INPN (Muséum)

Milan royal en vol, queue fourchue roussePhoto d’illustration : Noel Reynolds, CC BY 2.0, via Wikimedia Commons

Milan royal Milvus milvus

Citée par une association

Rapace des paysages de prairies et de haies, qui se nourrit de cadavres et de petits rongeurs : un « nettoyeur » et un régulateur.

Cité par FNE Haute-Savoie, pas par l’avis de l’Autorité environnementale ni par celui du CNPN.

Wikipédia · Fiche INPN (Muséum)

Nous ne publions pas l’emplacement des terriers, des huttes, des mares et des stations de plantes : sur la carte de l’observatoire, les zones de présence sont volontairement approximatives. Le castor d’Europe est une espèce protégée, présente dans le secteur ; il n’est pas endémique : il vit dans une grande partie de l’Europe (Office français de la biodiversité).

Un barrage de branches et de bâtons écorcés en travers d’un ruisseau, sous les arbresPhoto d’un militant, transmise à A412.info

Ce que dénonce France Nature Environnement Haute-Savoie

Dans son analyse du dossier (8 juin 2026), FNE Haute-Savoie relève aussi les atteintes suivantes :

  • Des zones humides sous-évaluées : « pas moins de 56 hectares de zones humides qui seraient détruits par les travaux, un chiffre probablement sous-évalué au vu des lacunes de l’état initial », sans compter les impacts indirects sur les milieux voisins. L’Autorité environnementale relève elle aussi que des sondages « n’ont pas pu être réalisés dans certains secteurs aux sols fortement tassés ou érodés », « sans indication de leur ampleur » (p. 45).
  • Des cours d’eau fragilisés : le tracé franchit une quarantaine de cours d’eau et modifie le profil de 13 d’entre eux. Pendant les travaux, des pompages puiseront dans la nappe, et un forage proche de Machilly « devrait assécher une zone humide ». Les débits d’étiage retenus par l’étude d’impact « semblent surévalués et irréalistes », ce qui permettrait des prélèvements nuisibles à la vie aquatique. Le ruisseau de la Gurnaz, « réservoir biologique essentiel », serait franchi par trois ouvrages successifs. L’Autorité environnementale relève elle aussi que les services de l’État « signalent des erreurs sur l’identification des débits d’étiage, en particulier sur le Foron de Sciez » (p. 36). Elle rappelle que la Gurnaz est classée réservoir écologique dans le Sdage, le plan de gestion des eaux du bassin Rhône-Méditerranée, et demande « une attention particulière » pour ses trois ouvrages (p. 37).
  • Des espèces protégées : le projet détruirait des habitats de reproduction du bruant des roseaux et toucherait le chat forestier et le castor d’Europe. Le risque de collision des oiseaux avec les véhicules est « occulté » par l’étude d’impact, pour les rapaces de nuit et de jour comme pour le martin-pêcheur d’Europe. Pour FNE, « les conditions cumulatives requises pour l’octroi d’une dérogation pour la destruction d’espèces protégées ne sont pas remplies ».

À lire aussi : Vivre à côté : bruit, air, chemins coupés · Prairies, fermes et reblochon : ce que le tracé prend à l’agriculture

Forêt, prairie, bitume : la chaleur

Remplacer une forêt par du bitume change la température au sol. On confond souvent deux mesures :

  • la température de surface, celle du sol, de la chaussée ou du feuillage, mesurée par thermomètre infrarouge ou par satellite ;
  • la température de l’air, celle que l’on ressent et que mesurent les stations météo, à deux mètres du sol.

Les études publiées donnent ces résultats.

MesureRésultatConditionsSource
Air sous une forêt et en milieu ouvert4,1 °C plus frais pour les températures maximales ; 1,7 °C pour la moyenne714 paires de mesures dans le monde ; l’écart grandit quand il fait chaudDe Frenne et al., Nature Ecology & Evolution, 2019
Surface des arbres et du tissu urbainArbres 8 à 12 °C plus frais en Europe centrale ; pelouses sans arbres 2 à 4 fois moins efficaces293 villes européennes, satellite, étéSchwaab et al., Nature Communications, 2021
Surface d’un enrobé en plein soleilJusqu’à 67 °CArizona, mi-journée, étéAgence américaine de l’environnement (EPA)
Air au-dessus des zones bâties0,5 à 4 °C de plus le jourÎlots de chaleur urbainsEPA

Pour l’A412, on peut dire ceci : le projet remplace environ 85 ha de forêts et de fourrés et rend étanches au moins 55 ha de sol. En été, la surface de la chaussée sera bien plus chaude que celle d’une prairie, et surtout que celle d’un sous-bois. Les lisières ouvertes par la coupe exposeront les bois restants à un air plus chaud et plus sec le long de la trouée.

On ne peut pas dire, en revanche, de combien de degrés l’A412 réchauffera le Chablais. Aucune étude ne chiffre l’effet d’une route de 16,5 km sur la température de l’air d’un territoire, et le dossier ne contient aucune étude du climat local. L’effet se concentre sur la chaussée, ses abords et les lisières. Il s’ajoutera au réchauffement attendu d’ici 2050, de l’ordre de 2,3 °C en moyenne annuelle selon l’Autorité environnementale.

Les arbres abattus : ce qu’ils stockaient, ce qu’ils absorbaient

Après : Image satellite Sentinel-2 du 5 octobre 2026 : une saignée rectiligne coupe la forêt à l’ouest de la zone d’activités de Bons-en-Chablais, sur le tracé de l’A412Après
Avant : Image satellite Sentinel-2 du 19 août 2026 : la forêt à l’ouest de la zone d’activités de Bons-en-Chablais, avant le défrichementAvant
Contient des données Copernicus Sentinel-2 modifiées (2026), données libres Copernicus
La forêt à l’ouest de la zone d’activités de Bons-en-Chablais, vue par le satellite Sentinel-2 le 19 août et le 5 octobre 2026 : la saignée qui la coupe suit le tracé de l’A412. Un pixel couvre 10 m sur 10.
≈ 58 000arbres sur les 76 ha de forêt à défricher, en ordre de grandeur ; environ 23 000 déjà abattus si l’estimation de FNE (plus de 30 ha au 2 octobre 2026) est justeCalcul A412.info d’après l’IGN et FNE Haute-SavoieComprendre ce chiffre

Comment on l’a calculé : l’inventaire forestier national de l’IGN (Institut national de l’information géographique et forestière) compte en moyenne 770 arbres de plus de 7,5 cm de diamètre par hectare de forêt en Auvergne-Rhône-Alpes (Mémento 2025). France Nature Environnement Haute-Savoie estime à 76 ha la forêt à défricher, et à plus de 30 ha la surface déjà abattue au 2 octobre 2026 (15 ha au 22 septembre). 770 × 76 ≈ 58 500 ; 770 × 30 ≈ 23 100. Les jeunes arbres plus fins ne sont pas comptés.

≈ 23 000 tde CO₂ stockées dans ces arbres vivantsCalcul A412.info d’après l’IGNComprendre ce chiffre

Comment on l’a calculé : l’IGN estime qu’en moyenne, les arbres vivants des forêts françaises stockent 82 tonnes de carbone par hectare, soit environ 300 tonnes de CO₂ (82 × 3,67). Sur 76 ha : ≈ 22 800 t. Le sol forestier en garde à peu près autant (81 tonnes de carbone par hectare dans les 30 premiers centimètres, selon l’Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement, l’INRAE), et une partie s’échappe quand on décape et qu’on terrasse.

Ce que ça devient : brûlé en plaquettes, ce carbone retourne dans l’air en quelques mois ; en charpente, il reste stocké des décennies (voir plus bas).

≈ 170 tde CO₂ par an que ces 76 ha ne retireront plus de l’airCalcul A412.info d’après l’IGNComprendre ce chiffre

Comment on l’a calculé : entre 2015 et 2023, les forêts françaises ont retiré en moyenne 39 millions de tonnes de CO₂ par an de l’atmosphère (IGN, 2025), sur 17,6 millions d’hectares. Cela fait environ 2,2 t par hectare et par an, récolte et mortalité déduites. 2,2 × 76 ≈ 170 t par an, autant que 900 000 km parcourus chaque année par une voiture seule (190 grammes de CO₂ par kilomètre, selon l’Agence de la transition écologique, l’ADEME).

Et par arbre ? Aucune source officielle ne donne un chiffre par arbre, comme les 22 kg par an qui circulent sur Internet. D’après les chiffres de croissance de l’IGN, un chêne ou un hêtre adulte fixe de l’ordre de 10 à 25 kg de CO₂ par an, branches et racines comprises. C’est un ordre de grandeur, pas une mesure.

Et si l’on replantait ? Une jeune forêt absorbe peu, car ses arbres sont petits et leur croissance ne décolle qu’au bout de plusieurs décennies. Pour les feuillus, l’Office national des forêts situe le pic d’absorption du carbone vers 50 à 60 ans. Replanter 15, 20 ou 25 hectares ne rendrait donc le service d’une forêt adulte qu’à la génération suivante, et seulement si le sol n’a pas été tassé ou décapé. Sous l’autoroute, rien ne repoussera. Ce que promet AMEDEA pour l’environnement

Un non-sens écologique : ce que fait une forêt

Une forêt stocke du carbone, et elle rend d’autres services :

  • elle rafraîchit : sous les arbres, les températures maximales sont en moyenne 4,1 °C plus basses qu’à découvert (moyenne mondiale, De Frenne et al., 2019) ;
  • elle filtre l’eau : les eaux forestières contiennent en général moins de 5 milligrammes de nitrates par litre, dix fois moins que la limite de qualité de 50 milligrammes par litre (Centre national de la propriété forestière, 2015), ce qui compte à deux pas du captage du Bois d’Anthy ;
  • elle garde les sols vivants : ses feuilles et son bois mort nourrissent le sol et ses organismes, et son ombre y garde l’humidité ;
  • elle abrite la faune : dans le monde, les forêts accueillent 80 % des espèces d’amphibiens, 75 % des oiseaux et 68 % des mammifères (Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture, FAO, 2020).

Notre lecture. Abattre une forêt adulte pour une autoroute est un non-sens écologique : on perd en quelques semaines ce qu’il faudra au moins un demi-siècle pour reconstituer, quand c’est encore possible.

Le bois abattu : récolté, vendu… et broyé ?

Les arbres coupés sont récoltés et vendus. Près de 8 000 m³ de bois doivent être coupés sur le tracé (ICI Pays de Savoie, 1er septembre 2026).

Ce que constate le collectif. Sur le chantier, les troncs sont sortis du bois et chargés. Une entreprise forestière spécialisée, dont l’activité comprend le bois énergie, y a été vue (voir Qui décide, qui réalise ?). Selon ce que le collectif observe et entend sur place, la majeure partie de ce bois partirait au broyage, en plaquettes pour les chaudières, plutôt qu’en bois d’œuvre. Ni le concessionnaire ni l’entreprise n’ont publié la destination des bois, les volumes par usage ou les prix.

Combien vaut ce bois ? Voici un ordre de grandeur, à partir de deux prix publiés et d’une hypothèse du collectif : environ 20 % du volume peut donner du bois d’œuvre (poutres, charpente, planches), le reste du bois de chauffage ou des plaquettes.

Part du bois (hypothèse)VolumePrix sur piedValeur
Bois d’œuvre, 20 %1 600 m³86 €/m³, prix moyen 2025 (forêt privée, toutes essences)≈ 138 000 €
Chauffage et plaquettes, 80 %6 400 m³5 à 20 €/m³ (hypothèse, faute de barème public)≈ 32 000 à 128 000 €
Total8 000 m³≈ 170 000 à 265 000 €

Si les beaux bois partent eux aussi au broyeur, environ 100 000 à 130 000 € de valeur sont perdus sur les seuls 1 600 m³ de bois d’œuvre. Ce calcul ne compte ni la valeur ajoutée d’une charpente ou d’un meuble, ni le carbone qu’ils auraient gardé. Les plaquettes forestières sont le produit le moins cher de la filière : 3,3 centimes le kilowattheure livré, contre environ 7 pour les granulés (bilan énergétique de la France, 2023). Ces chiffres ne disent pas ce qu’a touché chaque propriétaire : c’est ce qu’il faut demander.

Pourquoi c’est un gâchis. Scié en planches ou en charpente, un chêne ou un frêne garde son carbone pendant des décennies. Broyé et brûlé, il le rend à l’air en quelques mois, et il se vend au prix le plus bas de la filière : des arbres de plusieurs dizaines d’années finiraient en chauffage d’un hiver.

Et un moindre dédommagement ? Jusqu’à l’expropriation, les arbres appartiennent au propriétaire du terrain, et son indemnité doit comprendre la valeur du bois sur pied. Si ce bois est estimé au prix du broyat plutôt qu’à celui du bois d’œuvre, l’indemnité baisse d’autant, alors que le bois est vendu par d’autres. Aucun document public ne dit aujourd’hui comment les bois ont été estimés dans les offres d’achat.

Le climat

L’Autorité environnementale chiffre les émissions du projet à 286 000 tonnes équivalent CO₂ sur vingt ans, et le juge non conforme à la stratégie nationale bas-carbone. Le détail (chantier, circulation, sols, adaptation) est dans notre dossier Le climat et l’A412 : ce que coûte l’autoroute en CO₂.

Sur le chantier

Les 9 et 10 septembre 2026, l’Association de concertation et de proposition pour l’aménagement et les transports (ACPAT), puis France Nature Environnement (FNE) Haute-Savoie, ont signalé aux services de l’État que des mesures prescrites par l’autorisation n’étaient pas appliquées. Selon FNE, l’écologue qui doit assister aux abattages (mesure MR1) était absent « à plusieurs reprises », et l’association n’observait sur le terrain aucune des mares et ornières de remplacement pour les amphibiens qui devaient être creusées avant les travaux (mesure MR7 : deux mares permanentes, cinq mares temporaires et douze ornières).

Le 2 octobre, FNE affirmait que plusieurs mesures censées protéger les amphibiens (sonneurs à ventre jaune, grenouilles rousses, grenouilles agiles, salamandre) « ne sont pas respectées », et estimait que plus de 30 hectares de forêt avaient déjà été abattus sur les 76 prévus.

Sources

  1. IGN — résultats 2025 de l’inventaire forestier national (puits de 39 Mt CO₂/an, 82 tC/ha dans les arbres vivants) · 2025-10-14
  2. IGN — Mémento de l’inventaire forestier 2025 (770 tiges par hectare en Auvergne-Rhône-Alpes) · 2025-10-14
  3. INRAE pour l’ADEME — Stocker du carbone dans les sols français (résumé) · 2019-07-01
  4. ONF — La forêt, un indispensable pour une planète décarbonée (pic d’absorption des feuillus)
  5. De Frenne et al., Global Change Biology, 2021 — le couvert forestier tamponne les températures · 2021-02-01
  6. CNPF — Protéger et valoriser l’eau forestière (nitrates) · 2015-02-05
  7. FAO — The State of the World’s Forests 2020 (habitats) · 2020-05-22
  8. France Bois Forêt, ASFFOR, Experts forestiers de France, La Forestière — prix de vente des bois sur pied en forêt privée, indicateur sur les prix 2025 · 2026-07-06
  9. SDES — Bilan énergétique de la France pour 2023, le prix du bois
  10. ICI Pays de Savoie — « Autoroute Machilly-Thonon : l’A412 entre concrètement dans sa phase de travaux » (8 000 m³ de bois coupés) · 2026-09-01
  11. Avis du CNPN sur la dérogation « espèces protégées », février 2026 · 2026-02-26
  12. Avis de l’Autorité environnementale n° 2026-003 (captage p. 35-40, zones humides p. 45-51, espèces p. 44-48) · 2026-03-27
  13. Thonon Agglomération — dossier « cas par cas » du captage du Bois d’Anthy, annexes (étude hydrogéologique BURGEAP) · 2020-08-31
  14. Commune d’Allinges — enquête publique sur la protection des captages du Bois d’Anthy · 2026-04-23
  15. OFB — Milieux humides, entre richesse et fragilité
  16. OFB, PATBiodiv — fonctions des zones humides : recharge des nappes et soutien d’étiage
  17. SDAGE Rhône-Méditerranée — politique en faveur des zones humides (valeur guide « 2 pour 1 »)
  18. De Frenne et al., « Global buffering of temperatures under forest canopies », Nature Ecology & Evolution
  19. Schwaab et al., « The role of urban trees in reducing land surface temperatures in European cities », Nature Communications
  20. US EPA — Learn About Heat Islands
  21. US EPA — Using Cool Pavements to Reduce Heat Islands
  22. FNE Haute-Savoie — Autoroute A412 : désenclavement ou destruction du Chablais ? · 2026-06-08
  23. FNE — les arbres tombent, les engagements environnementaux aussi · 2026-09-10
  24. OFB — Castor d’Europe (Castor fiber)
  25. FNE Haute-Savoie — A412 : les arbres tombent (plus de 30 ha abattus au 2 octobre 2026, mesures pour les amphibiens non respectées) · 2026-10-02
  26. Arrêté préfectoral ARS/DD74/PSP n° 2026-33 du 28 août 2026 (protection des captages du Bois d’Anthy), visé par l’arrêté n° DDT-2026-1079 portant autorisation environnementale · 2026-08-28
  27. Librinfo74 — la Confédération paysanne 74 prête à intervenir pour empêcher les travaux de l’A412 · 2026-09-03

Informations vérifiées le 2026-10-04.