Le reblochon : ce que l’autoroute lui retire
Le reblochon naît de l’herbe : son appellation impose des vaches au pré et un fourrage local. L’A412 retire 48 hectares à son aire. Selon notre estimation, cela fait 55 000 à 95 000 reblochons et 160 000 à 270 000 € de lait en moins chaque année pour les fermes, pour toujours. Avec les sécheresses, chaque pré compte davantage.

Le reblochon se fait avec de l’herbe : son appellation d’origine protégée impose que les vaches pâturent l’été et mangent un fourrage venu de la zone. Le tracé de l’A412 traverse cette zone, et chaque hectare qu’il prend est un hectare d’herbe en moins pour le fromage.
48 hade prés et de champs pris dans l’aire du Reblochon, pour toujoursAutorité environnementale, 2026Comprendre ce chiffre
Ce que c’est : la part des ≈ 70 ha agricoles détruits par l’autoroute qui se situe dans l’aire de l’appellation. Selon la liste des communes de l’aire (cahier des charges de 2013), toutes les communes du tracé en font partie, sauf Anthy-sur-Léman, Loisin et Thonon.
55 000 à 95 000reblochons par an que ces prés permettent de produireEstimation A412.infoComprendre ce chiffre
Ce que c’est : ce que le lait des vaches nourries par ces 48 ha permet de fabriquer, soit 150 à 260 reblochons par jour. Le calcul est détaillé plus bas. France Nature Environnement Haute-Savoie, qui compte 50 ha en AOP, avançait 75 000 reblochons par an en 2024, puis plus de 100 000 en 2026.
160 000 à 270 000 €de lait en moins chaque année pour les fermesEstimation A412.infoComprendre ce chiffre
Ce que c’est : la valeur du lait que ces prés permettent de produire, au prix payé aux éleveurs pour le lait à reblochon. C’est un chiffre d’affaires, pas un bénéfice. Sur trente ans, cela fait 5 à 8 M€, quand la compensation versée par AMEDEA pour toute l’agriculture du tracé est de 3,5 M€ (la compensation agricole).
Le calcul, étape par étape
Aucun chiffrage officiel n’a été publié. Voici le nôtre, hypothèse par hypothèse, pour que chacun puisse le refaire.
| Étape | Hypothèse basse | Hypothèse haute | D’où vient le chiffre |
|---|---|---|---|
| Surface prise dans l’aire | 48 ha | 48 ha | Autorité environnementale, 2026 |
| Vaches adultes nourries par hectare (unité gros bétail, UGB, dans le cahier des charges) | 1 | 1,5 | 1,5 = plafond du cahier des charges |
| Soit, en vaches adultes | 48 | 72 | 48 ha × 1 ou 1,5 |
| Dont vaches laitières (environ ¾, le reste étant des génisses) | 36 | 54 | hypothèse du collectif |
| Lait par vache et par an | 6 000 L | 6 900 L | Montpellier SupAgro, 2018 (≈ 16 à 19 L par jour) |
| Lait par an | ≈ 215 000 L | ≈ 375 000 L | vaches × lait par vache |
| Lait pour un reblochon de 500 g | 4 L | 4 L | Le guide du fromage |
| Reblochons par an | ≈ 55 000 | ≈ 95 000 | lait ÷ 4 |
| Reblochons par jour | ≈ 150 | ≈ 260 | ÷ 365 |
| Prix du lait à reblochon payé à l’éleveur | 733 € / 1 000 L | 733 € / 1 000 L | prix 2024, selon Réussir |
| Lait vendu en moins, par an | ≈ 160 000 € | ≈ 270 000 € | lait × prix |
| Sur 30 ans, sans inflation | ≈ 4,7 M€ | ≈ 8,2 M€ | × 30 |
| Les mêmes reblochons en boutique | ≈ 0,8 M€ | ≈ 1,7 M€ par an | 14 à 18 € le reblochon fermier de 500 g |
Ce que ces chiffres disent. Ils donnent l’ordre de grandeur de ce que 48 hectares de prés font vivre chaque année. Le prix du lait est celui que touchent les éleveurs ; le prix en boutique mesure ce que la filière entière, jusqu’au fromager, perd en valeur.
Ce qu’ils ne disent pas. Ce sont des chiffres d’affaires, pas des bénéfices : une ferme qui produit moins dépense aussi moins. Tout le lait ne devient pas du reblochon. Les propriétaires et exploitants touchés doivent être indemnisés (certains disent attendre encore : ce que disent les expropriés). Mais une indemnité se verse une fois, alors que l’herbe repoussait chaque année.
Pourquoi le reblochon dépend des prés
L’appellation Reblochon impose des règles qui lient le fromage à la prairie locale (cahier des charges, § 5.2) :
- les vaches en lactation pâturent au moins 150 jours pendant la période estivale ;
- le fourrage de la ration de base vient à 100 % de l’aire de l’appellation ; au-dessus de 600 m d’altitude, au moins 75 %, et le fourrage acheté hors de la zone ne peut être que du foin ;
- au plus 1,5 vache adulte par hectare de surface agricole de l’exploitation ;
- ensilage et enrubannage (deux façons de conserver l’herbe humide) interdits ; aliments complémentaires limités à 1 800 kg par vache et par an.
Le nombre de vaches qu’une ferme peut garder en appellation dépend donc directement des hectares d’herbe dont elle dispose dans l’aire : chaque pré perdu réduit ce qu’elle peut produire sous le nom « Reblochon ».
Une filière entière, des fermes en première ligne
Selon les Fromages de Savoie, le reblochon fait vivre 435 producteurs de lait et 110 producteurs fermiers, pour environ 13 000 tonnes de reblochon laitier et 3 000 tonnes de reblochon fermier par an. À l’échelle de la filière, 48 hectares peuvent sembler peu. Les six exploitations qui perdent entre 5 % et 17 % de leur surface, elles, en subissent directement les effets : moins de vaches, du fourrage à acheter, ou des terres à retrouver dans une région où les terres agricoles sont rares et chères.
Les opposants donnent des ordres de grandeur proches du nôtre. France Nature Environnement (FNE) Haute-Savoie estimait en octobre 2024 que « 75.000 reblochons ne pourraient plus être produits localement » chaque année ; en juin 2026, avec 70 hectares agricoles « dont 50 ha d’AOP Reblochon », elle en compte « plus de 100.000 ». Stop A412 rapporte que, selon les coopératives laitières de Cervens et de Brenthonne, 100 000 reblochons ne seront plus produits chaque année. Pour FNE, la zone de production « n’est pas extensible », et « les propositions de compensations ou de terres hors zone AOP sont inacceptables » pour la trentaine d’exploitations concernées. La Confédération paysanne de Haute-Savoie compte elle aussi les coopératives de Brenthonne et de Cervens et la filière reblochon parmi ceux que le projet frappera (Librinfo74, 3 septembre 2026).
L’autoroute prend des prés, et elle en coupe d’autres. L’Autorité environnementale constate qu’« aucun aménagement foncier […] n’est prévu » : sans remembrement (un échange de parcelles pour recomposer les fermes), les vaches, qui reviennent à l’étable pour la traite, devront faire des détours pour rejoindre les prés restés de l’autre côté. Le détail dans le dossier Agriculture
Les années sèches : quand chaque pré compte
En 2022, l’État a dû modifier temporairement le cahier des charges « en raison d’un épisode de sécheresse » : pâturage minimum ramené à 120 jours, part de fourrage de l’aire abaissée à 75 %, aliments complémentaires relevés (arrêté du 25 octobre 2022). Des éleveurs racontaient avoir entamé dès l’été le foin prévu pour l’hiver ; l’association des fromages alpins (AFTAlp) annonçait une production laitière en baisse de 15 % sur un an. En 2026, un arrêté publié au Journal officiel le 1er septembre accorde à nouveau des dérogations au reblochon, « le manque de pluie des derniers mois ayant asséché les pâturages » (franceinfo, AFP).
Au sortir de l’été 2026, la Confédération paysanne de Haute-Savoie résume : « Le fourrage manque, les fruits et légumes brûlent malgré l’arrosage, et notre capacité à assurer l’alimentation de la population est désormais fragilisée » (Librinfo74, 3 septembre 2026).
Ces dérogations permettent d’acheter du fourrage hors de l’aire les mauvaises années. Plus il reste de prairies dans l’aire, moins la filière a besoin d’y recourir.
Avec le climat qui change, une baisse programmée
Dans les Alpes du Nord, l’année 2024 a été plus chaude de 2,7 °C que la normale 1961-1990 (Observatoire climatique des Alpes du Nord, cité par Pleinchamp, 2026). En 2022, la production de fourrage a reculé de 10 à 40 % en Savoie selon l’agroclimatologue Serge Zaka. Le cahier des charges du reblochon a ainsi été assoupli deux fois en cinq ans, en 2022 puis en 2026. Le climat et l’A412
Notre lecture. Les sécheresses reviennent, et chaque année sèche, les prés qui restent donnent moins d’herbe. Retirer 48 hectares à une filière qui manque déjà de fourrage, c’est programmer une baisse de production. Les pertes chiffrées plus haut ne comptent pas le fourrage qu’il faudra racheter, plus cher, les années sèches.
À lire aussi : Prairies, fermes et reblochon : ce que le tracé prend à l’agriculture · Zones humides, espèces protégées, eau potable : ce que le chantier menace · Vivre à côté : bruit, air, chemins coupés
Pour tout le volet agricole (surfaces, compensation, expropriations et prix des terres) : le dossier Agriculture.
Sources
- Avis de l’Autorité environnementale n° 2026-003 (§ 2.3.5, agriculture, p. 31) · 2026-03-27
- INAO — cahier des charges de l’AOP Reblochon (version soumise à opposition, § 5.2)
- Fromages de Savoie — l’AOP Reblochon (producteurs, tonnages)
- Montpellier SupAgro / INRA — Dynamiques laitières en Haute-Savoie : l’AOP Reblochon au service du développement du territoire ? · 2018-01-01
- Le guide du fromage — Reblochon (4 litres de lait pour un reblochon de 500 g)
- Réussir — le fromage AOP abondance se prépare à relever de nouveaux défis (prix du lait à reblochon en 2024 : 733 € / 1 000 L)
- Crèmerie des Marchés (Annecy) — reblochon fermier AOP, 13,90 €
- La Boîte du fromager — reblochon fermier AOP, 35,90 € le kg
- Pleinchamp — comment l’AOP Abondance tente de préserver ses prairies face au changement climatique (+2,7 °C dans les Alpes du Nord) · 2026-08-03
- Serge Zaka, agroclimatologue — changement climatique : conséquences, adaptations et atténuations (La Roche-sur-Foron ; fourrage 2022 : −10 à −40 % en Savoie) · 2023-04-01
- Arrêté du 25 octobre 2022 modifiant temporairement le cahier des charges (sécheresse) · 2022-10-25
- franceinfo / AFP — règles de production assouplies pour le reblochon en raison de la sécheresse · 2026-09-01
- Web-agri / AFP — les fromages souffrent d’un été 2022 trop chaud · 2022-08-27
- Code rural et de la pêche maritime, article L. 123-24 (aménagement foncier lié aux grands ouvrages)
- FNE Haute-Savoie — Le monde agricole dit non à l’A412 (75 000 reblochons par an) · 2024-10-10
- FNE Haute-Savoie — Autoroute A412 : désenclavement ou destruction du Chablais ? (50 ha d’AOP, plus de 100 000 reblochons par an) · 2026-06-08
- Stop A412 — l’agriculture (chiffres des coopératives de Cervens et de Brenthonne)
- Librinfo74 — la Confédération paysanne 74 prête à intervenir pour empêcher les travaux de l’A412 · 2026-09-03
Informations vérifiées le 2026-10-04.